Trois ans après « Entre-deux », Patrick Bruel s'apprête à sortir un nouvel album le 20 mars. Le chanteur nous a accueillis dans son studio, où il met la dernière main à douze chansons inédites, en partie coécrites avec sa femme, Amanda Sthers.
Une barbe naissante, un bon vieux col roulé : malgré la présence d'une photographe, Patrick Bruel n'est pas en représentation, plutôt en plein travail. « On est un peu dans l'urgence, mais c'est souvent comme cela que j'ai enregistré », lance-t-il ce mercredi soir avant de retrouver la cabine C du studio Davout (Paris XX e ). Il y peaufine son nouvel album attendu le 20 mars.
Son premier enregistrement de chansons originales depuis six ans et « Juste avant », qui avait précédé le triomphe d'« Entre-deux » et ses reprises des années 1930, vendues à près de deux millions d'exemplaires. Dans l'ambiance feutrée du studio, la lumière du jour n'est pas invitée. Les yeux ne servent pas à grand-chose. Il s'agit d'ouvrir grandes les oreilles. L'artiste et sa bande, dont son frère David Moreau qui réalise l'album avec lui comme les deux précédents, sont en plein « suivi de voix ». En d'autres termes, ils décortiquent la plus petite syllabe, le moindre souffle, la note juste ou moins juste, à travers le logiciel Pro Tools, petite merveille d'informatique qui permet de rectifier une chanson. Quasiment le seul recours aux technologies modernes. « Pour le reste, tout est à l'ancienne. C'est pour cela qu'on a choisi cet endroit, et aussi le studio Gang. Ce sont des endroits chaleureux. On s'inscrit dans une tradition de chanson française, avec des sonorités héritées de la pop anglo-saxonne des années 1970. » L'équipe a même fait un studio dans le studio : une cabine en forme de salon où Bruel a prévu d'enregistrer une chanson assis dans un canapé, un micro devant lui, juste accompagné d'une guitare, « une berceuse que je chante à mon fils pour l'endormir », précise-t-il. Voilà pour la technique, mais les chansons parlent d'elles-mêmes. Le single déjà diffusé en radio, « J'm'attendais pas à toi », donnait un aperçu chaleureux des intentions de l'artiste. La découverte d'un nouveau morceau, « Va où tu veux », constitue un vrai choc. Sur un magnifique crescendo de cordes, piano et flûte, le chanteur évoque avec pudeur la vieillesse. « J'voudrais te parler si c'est toujours toi », chante-t-il au détour d'un couplet où il est question d'une « drôle de maladie qui fait naufrager la mémoire ». Mots simples, bouleversants, inspirés « des regards croisés dans des maisons de retraite » à l'époque d'« Entre-deux ». Le texte n'est pas de lui mais de sa femme Amanda Sthers, écrivaine, et ici vraie parolière. C'est elle aussi qui signe le deuxième coup de coeur instantané du disque : « Je fais semblant », résumé du parcours de son homme en à peine quatre minutes.
Dans « Raconte-moi », le chanteur tente de percer les secrets de sa maman. Dans le très fin « Panne de mélancolie », il tourne autour du bonheur en chanson. « J'ai essayé d'écrire une chanson pour pleurer mais je t'aime trop pour y arriver », dit le texte. Pourtant, Bruel ne fait pas d'angélisme. Il a peur et il le dit dans « A-dieu », qui parle des victimes d'attentats et qui lance : « A Dieu Nous sommes tous dans le noir. Si tu n'existes plus, au moins fais-le savoir. » Il chante aussi le malaise des banlieues. Et Amanda dépeint pour lui le monde à travers les yeux d'un enfant dans « Remue-manège ». Ce sera peut-être le titre du disque. L'artiste n'a pas encore tranché. Mais le plus important est là : douze chansons prometteuses, qui devraient en surprendre plus d'un.